En occident, nous aimons nous fixer des objectifs, nous aimons trouver la bonne, même la meilleure manière d’y parvenir. Nous aimons classer en ce qui est bien, rationnel, sensé et ce qui est mal, irrationnel, insensé. Faire des choix tranchés, avoir des convictions qui s’opposent aux autres. Dans ma pratique professionnelle de l’organisation et de la conduite du changement, il était primordial de démontrer à la direction que les choses étaient sous contrôle, que les indicateurs étaient au vert, que les planifications étaient respectées et si elles ne l’étaient pas, que nous savions ce que nous allions faire pour recadrer tout cela. Cadrer, recadrer, encadrer… Donner un contour à tout, à chacun. Ce qu’il est bon de faire et de ne pas faire. La base d’un système opérant.
Et si justement l’omniprésence de cadrage était ce qui rendait nos organisations faillibles, insécures. Le besoin pernicieux de sécurité, de maîtrise, nous rend sensibles à la moindre incertitude. Tout grain de sable réveille notre sentiment d’insécurité, la peur de ne plus réussir, de ne plus être dans le cadre, de ne même plus voir ou comprendre le cadre dans lequel nous sommes sensés être. Le cadrage jusqu’à l’absurde, jusqu’à l’enfermement contraint.
A trop organiser, nous avons enfermé, limité, exclu. Nous avons robotisé nos employés, nos cadres, nos élites, qui ne savent plus diverger par peur de ne plus être conformes et de perdre leur travail, leur statut, leur sécurité pourtant tellement insécure.
Et c’est une organisatrice née qui vous dit cela. Mon esprit est ainsi fait que dès que j’envisage une action, une vision, un objectif… le chemin se dessine dans ma tête, un vrai diagramme est en place, un processus clair, étape par étape, avec les liens de dépendance, les jalons, les acteurs à faire intervenir, les ressources à solliciter, les compétences à acquérir, les contrôles à installer, les résultats à obtenir…
En cheminant professionnellement et personnellement, j’ai réalisé que ces qualités de stratège et de tacticienne, étaient aussi des limites. Ce qui n’était pas envisagé dans le processus devenait un obstacle, une perte de temps, un ralentissement, une incongruité. Alors que c’était la réalité et qu’il fallait l’accepter telle qu’elle est, sans jugement.
Cela a déjà été envisagé dans différents concepts d’organisation et des remèdes préconisés comme la loi de pareto, l’amélioration continue, le kaizen, la gestion par les talents.
Mais ce qu’il nous reste à faire, nous autres occidentaux obnibulés par la performance et sa mesure, c’est laisser les métiers du financier, du contrôle, du pricing, du marketing… poursuivre leurs mesures et donner aux managers et aux opérationnels des sorties de cadre incontrolées, voir artistiques. En terme philosophique, nous disons « Le chemin est le but ». Je chemine, le regard contemplant le point de mire donné par la direction et je reste concentré sur chaque pas, dans l’ici et maintenant, vivant pleinement le réel avec mon corps, mes sensations, mes perceptions, mes raisonnements, mes intuitions… et en interrelation avec l’équipe, la situation, le processus et le cadre.
Revenir à ce que je fais maintenant, pour inclure chaque geste, chaque choix, en toute simplicité, au cheminement. Ce n’est pas à moi de réussir l’objectif de l’entreprise, mon rôle personnel est de réussir ma contribution à cet objectif. Et pour cela, j’ai besoin que l’on me dise vers quoi tendre, quel est mon rôle et ce que je dois livrer, que l’on me donne les moyens de le faire et que l’on me paie respectueusement pour cela. Alors, moi, en temps qu’être humain individuellement responsable, je m’organise avec mes ressources internes, et les ressources externes pour délivrer du mieux que je peux. Et peut-être mieux que ce qui était attendu.  Car en temps que personne désireuse de liberté, de libre arbitre, de créativité, de participation active… en reprenant ma responsabilité individuelle sur ce que je mets de moi dans le processus de délivrance, en retrouvant ma liberté d’agir selon mon propre mode de fonctionnement dans un cadre donné et en respect des interactions et interrelations, je peux simplement être moi, donner vie de mes mains et de mon coeur, au service de l’ensemble. Et ça change tout.
Peut-être est-ce cela, en partie, le monde de demain pour nos entreprises et nos collectifs : liberté individuelle, liberté intérieure au service du collectif, au service d’une oeuvre à laquelle je crois, j’adhère, je décide de participer.

1ère étape ? Décontrôler, décadrer et voir ceux qui inventent, innovent, s’adaptent, s’éclatent, revivent…
2ème étape ? Attendre la fin de la 1ère étape pour adapter nos pas au chemin et apprendre à ne pas vouloir savoir avant, quand ce n’est pas nécessaire.

Christelle Hauteville-Chadorla
Consultante et philosophe